dimanche 15 novembre 2015

art et politique : la soif de récit commun



L’actualité réserve des surprises. En Juillet, au coeur du festival d’Avignon, afin d’accompagner notre “coopérative”, nous avions proposé, à Pierre Zarka une rencontre autour du thème “Art et Politique” dont le texte ci-après retrace l’intervention. La Grèce, patrie de la philosophie et du théâtre, tentait, au même instant, de rester debout face à des voyous à cravates.

Pour écrire un spectacle, nous cherchons les bons mots pour dire le monde, sa complexité et ce qu’il recèle de possibles. Nos récits cherchent un récit plus large. Nous partons à la recherche de la vérité déjà-là mais non encore visible. Nous ne sommes pas une avant-garde éclairée mais plutôt comme un membre de la famille qui se serait spécialisé dans la poélitique.

Le rapport au réel semble un passage courant de la création mais les artistes sont comme le reste de la société, leur désir de “social” ne fait pas une visée. L’art a besoin de politique pour trouver un souffle radical et d’aujourd’hui. L’art doit fuir le rentable, l’efficace, le beau pour le beau. L’art doit fuir le consensus de la bien-pensance et la rhétorique du renoncement.

L’art a aussi besoin de faire politique en dehors des temps artistiques. De nombreuses constructions alternatives existent qui questionnent l’économie de la culture, le rapport au pouvoir, au territoire, la place du public dans la construction des créations. Ces utopies en marche restent pourtant minoritaires. Le monde culturel fonctionne comme un marché et se gargarise de discours sur sa “mission de service public”. Il défend “notre part d’humanité” mais reproduit des méthodes de gestion du personnel digne des plus grandes multinationales. Il radote “démocratisation de l’accès à la culture” mais fonctionne en castes hermétiques. La refondation de ses pratiques autour, notamment, des valeurs portées par l’économie sociale semble une urgence politique.

Mais la politique a aussi besoin d’art. Elle a besoin (nous avons besoin) de co-écrire un contre récit. La politique radicale (vous savez celle qui prend les choses à la racine...) doit se ressourcer à la bouleversante source de la créativité. Elle doit douter de ses mots et inventer des formes, des images qui raconte un non-dit collectif : notre futur.

L’épisode des chemises ôtées aux dirigeants d’Air France a fait irruption dans le récit médiatique permanent. Ceux qui ont condamné à la vitesse d’un avion de ligne ces actes de “violence” n’ont pas sentis que la colère sourde peut trouver de la force dans ces images. Pour beaucoup de monde un “encravaté” est devenu un ennemi de classe. Le choix des formes de luttes est un vaste débat. C’est aussi un débat culturel et nous devons le mener. Le récit quotidien de la saine gestion des affaires, de la lutte contre le déficit, de la “seule solution possible” est écrit comme on rédige un conte, un spectacle. Cette mauvaise pièce est celle qui fait tenir debout ce système château de carte.

Et comme l’actualité réserve des surprises, nous avons découvert un bout du château de carte avec les images de l’Elysée tournée pour un documentaire où l’on découvre Manuel Valls et François Hollande accueillant la nouvelle ministre de la Culture. La scène pourrait être comique si ce n’était pas un drame. On y conseille à Fleur Pellerin d’aller voir Jack (Lang) car “il faut des idées” et il en a. Il faut aussi se “taper” du théâtre tous les soirs et dire aux artistes qui “veulent être aimés” que c’est “beau” que c’est “bien” etc… Le pathétique de la situation dévoile comme jamais une chute dans un vide de sens sans nom. L’art et la politique sont comme des marionnettes dans un jeu médiatique et électoral où les idées et les soirées au théâtre sont des pions à faire avancer pour vaincre et convaincre.



On comprend mieux au visionnage de cette vidéo la récente loi sur la création artistique qui semble s’arrêter à la gestion des affaires courantes. On comprend mieux le silence de nos élites face à la disparition de festivals, face à la fermeture de lieux. La politique et l’art ne mérite pas ce moment historique où l’on semble danser au bord du gouffre. Les peurs, les racismes, les guerres, le recul de la chose publique, tout cela est nié… encore une dernière danse madame la ministre?

Laurent Eyraud-Chaume


mardi 15 septembre 2015

Comment "les artivistes de l'émancipation" ont changé le monde.


(article paru dans l'âge de faire n°100)

Vers 2017 quand les premiers artistes furent candidats aux élections, beaucoup crurent d'abord à un canular. Les Partis de l'époque (mouvement pyramidaux dévoués à l'élection d'un chef) moquèrent ces mouvements initialement disparates qui œuvraient à mettre de "l'art dans la vie". Les premières victoires électorales eurent lieux et les citoyens découvrirent les capacités d'expertise et de gestion de ces militants poélitiques. 
Ils décidèrent notamment de permettre aux activistes de l'éducation populaire de développer à grande échelle l'idée simple que chaque citoyen est un artiste et un expert en puissance et le mouvement fit boule de neige : ils furent bientôt des millions à se déclarer “artivistes” ! Des villages devinrent autonome et décidèrent de désobéir aux différentes institutions. Un vaste réseau mondial, sans centralité et sans hiérarchie, se mit à construire une "mondialité de la rencontre et du partage". Internet fut finalement le premier "espace de l'émancipation mondiale (EEM)" : les découvertes, les brevets furent partagés gratuitement sans aucun respect des droits à la propriété. Les EEM devinrent petit à petit la règle, et bien que leur gestion fasse encore débat aujourd’hui, rare sont ceux qui souhaitent ouvertement la re-privatisation de l'eau, des transports en commun ou même de l'énergie.
Les "artivistes de l'émancipation" utilisèrent les outils de l'art et de la création pour inventer pas à pas le monde qui est le notre à présent. Rétrospectivement, chacun s'accorde à dire que c'est la détermination poétique et la joie de la controverse populaire qui permirent ce vaste basculement. 
En effet, les premiers artivistes décidèrent de commencer par les fins (une idée simple et romantique pour l'époque) : sauver la planète, partager les richesses, émanciper l'être humain des différentes dominations... Ces idées rassembleuses devinrent des films, des chansons, des BD... Les artivistes œuvrent depuis à rendre visible la complexité du monde et son mouvement même, à valoriser la capacité qu'a chacun à transformer le réel. C'est cette méthode qui permit en quelques années de rendre lisible l'utilisation de la dette par les multinationales et les banques, de populariser les issues écologiques, de faire reculer les racismes...
L'autre levier qui rendit ce mouvement incontournable est sans conteste l'idée que si la "fin" est commune, le chemin mérite débat. Cette règle simple, sans doute issue de la part de doute nécessaire à toute création artistique, fut couplée à une notion de plaisir à œuvrer à la chose publique. Les rencontres "saisons d'émancipations", qui sont aujourd'hui un moment partagé de notre vie commune, furent inventés dans un des premiers villages autonomes au Kurdistan vers 2022. Cette méthode était alors une réponse pour vivre ensemble en prenant le temps de partager les différences de culture et en actant des orientations pour un trimestre. Les "saisons d'émancipations" sont à présent un temps qui rythme notre mondialité. Un semaine par trimestre est consacré au "commun" du local au mondial. Les arts et les savoirs, la fête, la controverse et la décision collective sont appréhendé dans un même mouvement.
Si les "artivistes de l'émancipation" sont devenus le symbole du mouvement qui a créé notre monde, leur particularité aura également était de modifier la place de l'art dans la société. Au début de notre siècle l'art était piégé entre des "créations élitistes" avec peu de résonances populaires et des "productions rentables" soumises aux lois du marché. L'émergence de ce mouvement poélitique a libéré le monde de multiples dominations mais aussi les artistes de ce piège à double tranchant. Il a favorisé une pratique populaire de l'art (auparavant la majorité des citoyens étaient exclus de  toute  pratique  artistique) et les œuvres (musicales, théâtrales, cinématographiques…) ont à présent un rôle central dans la co-invention du commun.
Bien-sur, le monde n'est pas fini. Le choc de nos fragilités fait toujours des dégâts : la concurrence a de nombreux adeptes, la planète souffre encore de 200 ans de productivisme, les identités construisent plus de murs que de ponts, des poches de misères subsistent .... La controverse mondiale si elle a un cap ne permet pas toujours de prendre des décisions communes et efficaces à chaque endroit de notre planète. Il n'y a plus de frontières depuis 2043 mais des siècles de guerres et de dominations ont marqué notre humanité. Nous savons depuis le début de ce grand basculement qu'il n'y aura pas de grand soir et cette idée simple nous a libéré pour prendre soin du chemin et non seulement de la destination, c'est bien cela mettre de l'art dans la vie : un art de vivre !

Laurent Eyraud-Chaume, pour le Pas de l'oiseau, théâtre poétique d'utilité publique, en direct de 2050.

samedi 22 août 2015

Sur le vif : ne pas couper les cheveux en 4

File d'attente chez le coiffeur. Interminable.
"On a cherché à embaucher...mais l'été c'est difficile..."
La cliente 60 ans bien poudrée "C'est vrai qu'il n'y a personne d'inscrit au chômage..."
Sourire et regard complice.
Malaise de ma capacité au silence, je vieillis.
"Alors Laurent, toujours comédien ?"
(Un jour j'écrirai un spectacle sur les salons de coiffures où l'on travaille l'art du ciseau et de la parole consensus...)

dimanche 12 juillet 2015

Le théâtre paie sa dette à la Grèce !

Appel
Le théâtre paie sa dette à la Grèce !

Nous, hommes et femmes dont le théâtre est une part de notre vie, devons tant à la Grèce. Notre dette est immense.

Le théâtre et la démocratie sont nés en même temps, et au même endroit, sur l’Agora d’Athènes. Ils ont grandi au coeur de notre continent et du monde. Nous ne perdons pas la mémoire.

Nous croyons en l’Europe, celle du savoir et de l’imaginaire partagé. Nous croyons en l’Europe démocratique, celle où chaque citoyen compte pour un. Nous croyons que la crise actuelle sera demain un levier pour bâtir cette Europe là, celle qui sera au service d’une mondialité de l’échange et du co-développement.

Nous sommes solidaires des Grecs, nous sommes à leurs côtés. Ils sont notre meilleur soutien pour chasser l’austérité de notre continent et remettre l’être humain et la solidarité au coeur de notre projet commun.

Alors que tant de haines et de souffrances nourrissent le retour d’un fascisme qui ne dit pas son nom, le peuple grec nous appelle à ne pas nous tromper d’ennemi.
Entendons cet appel !

Aristophane, Eschyle, Euripide, Sophocle :
Nous proposons de payer notre dette poélitique à la Grèce par une
Agora des mots et des idées
où les artistes et les citoyens pourront dire à leur manière les mots d’hier et d’aujourd’hui
le Jeudi 16 Juillet à 20h30 à la place du Petit Palais d’Avignon.


Premiers signataires :
Pascale Bigot, Pépito Matéo, Philomila Akepsimas, Nicolas Roméas, Amélie Chamoux, Jean-Michel Gremillet, Annie Rosenblatt, Marc Lacreuse, Jean-louis Sagot-Duvauroux, Laurent Eyraud-Chaume, Praline Gay-Para, Thomas Pitiot, Leila Cukierman, Nicolas Bonneau, Frédéric Plicque, Alain Hayot, Bernard Colmet, Agnès Cartraud, Dominique Dublin, Alice Vantalon, Olivier Chamoux, Frédéric Richaud, Michèle Sébastia,  Michel Bellier,  Claudie Gourjon, Yves  Sanguinette, Joëlle Cattino,  Sophie Beroud, David Garibay,Samuel Wahl,  Paul Bouffartigue, Christophe Alévêque, Simon Lambert Bilinski, Mandarine Fabre, Phil Venturino, Olivier Perriraz, Valérie De St Do, Isabelle Desmero, Jean-Luc Galmiche, Cyrille Hrouda, Pierre Fernandès, Paul Fructus, Catherine Zarcate, Jihad Darwiche, Delphine Noly, Morgane Chavot, Terry Pellet, Jacques Patron, Anne Lise Frichet, Sébastien Palmaro, Aurore Gathérias, Henri Gray, Michel Van Loo, Herman Delikayan, Xavier Lainé, Anna Pigkou, Dominique Barberet-Grandière Richard Dethyre, Chantal Mimoun, Nadir Mrabet, Thomas Pizard, Aline Faure, Laétitia Cavalier, Maryse Calvo, Guy Bories, Rossela Pompeo, Pierre Texier, Julien Bouchard Madrelle, Marie-France Bermejo…
signer l’appel via l.eyraud@wanadoo.fr ou 07 85 57 73 69

lundi 8 juin 2015

Retour sur la première édition de Parabola



Nous ne savons pas comment vient une alchimie. On connaît les ingrédients mais le moment où tout bascule reste secret. La magie de ce premier Parabola tient sans doute au bonheur d’être ensemble réunit autour d’idées simples : la parole libre, la créativité de chacun, la beauté de la poésie.

Tout commence par une année de rencontres : les ateliers de la MJC, le stage Parabola (ou l’on doit aller droit au but même si on est jamais monté sur scène) et la première formation BAPAAT de Veynes avec option théâtre (portée par le Greta). Notre envie depuis des années de dépasser le “ronron” des spectacles de fin d’année et d’accueillir les créations des ateliers comme un spectacle professionnel.
Ensuite, nous avons inventé ce premier Parabola en sachant que le savoir, la poésie et la joie sont faits pour cohabiter, que nous sommes tous capables de creuser un sujet, d’y réfléchir, d’y rêver et d’en rire. Cette année, le fil rouge de la parole a résonné du mercredi au Vendredi.
Jeudi, “l’apéro-slam” a réuni les âges autour d’un désir d’expression si bien que nous étions gênés de devoir écourter ce moment qui aurait pu durer une nuit. Les jeunes du collège et la bibliothèque avaient mijoté ensuite un Kamishibaï touchant et porté par cette envie de dire le quotidien et de dénoncer tous les préjugés. C’est devant un public nombreux et autour d’une soirée joyeuse que Rachid Bouali nous a raconté sa découverte du théâtre : “Un jour j’irai à Vancouver”. Ce spectacle plein d’humour est un hymne à l’éducation populaire, une fable du quotidien aux sources du désir de théâtre. Nous étions simplement heureux d’avoir fait découvrir cette création à Veynes et les regards au moment de se quitter étaient comme un remerciement.
Le vendredi fut la journée du premier “Cabaret des Haut-Parleurs”. Nous ne savions pas vraiment où nous amenait cette folie, ce pari fou : réunir 37 élèves de 7 à 65 ans avec une seule répétition commune d’à peine 2 heures. La soirée fut comme une aparté dans le quotidien de chacun. Une salle pleine comme un oeuf, plus de 200 personnes, des familles, des jeunes, des vieux, un public mélangé venu parfois de loin, ont accueillis cette troupe d’un soir par de l’attention, des rires et des applaudissements sans fin. Cette création passait du collage au spectacle. D’une scène à l’autre, comme des échos d’une société traversée par le désir de dire, de nommer, de dénoncer et d’être ensemble, les mots montraient une unité qui nous dépassait amplement. Comme un fil rouge que nous n’avions pas anticipé.

D’un repas partagé au petit mot qu’on se glisse discrètement, de l’appui solide et créatif de l’Olivier à la bienveillance de chaque instant de Cécilia, des mélodies sur mesure de Marionèle à la présence fidèle d’un enfant, d’un spectateur : cette année, cette semaine, cette soirée, nous dévoile la naissance d’une famille autour des valeurs du Pas de l’oiseau.
Nous ne sommes pas peu fiers !
à tout de suite,

Amélie Chamoux et Laurent Eyraud-Chaume